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Ce qui est dingue avec ce type, cette andouille de Soler,
c’est qu’on peut jamais savoir. Alors que pourtant on commence à le
connaître, à savoir qui il est, comment il fonctionne, que l’écriture
c’est pas son truc, et que j’suis même pas sûr qu’il sache à quoi peut
servir un stylo en temps normal. Qu’en dehors de s’en servir quand il
était môme comme sarbacane pour jeter des boulettes en papier sur la
tête de ses professeurs lorsqu’ils avaient le dos tourné pour écrire au
tableau, il a jamais dû y toucher. Alors c’est pour ça que, déjà, rien
que la connaissance de l’existence de son livre m’avait grave étonné.
Paru vraiment très étrange, allant à l’encontre de tous les préjugés et
autres idées préconçues que je pouvais avoir sur un type comme lui.
Bon alors c’est vrai aussi, parce qu’on va pas se mentir,
qu’ça se sent qu’il est pas doué, que l’écriture c’est pas son truc, que
ça l’a jamais été et que ça ne le sera jamais, qu’il est pas fait pour
ça, que c’est tout nouveau pour lui, un truc qu’il découvre, que
jusque-là, les mots, ça voulait pas dire grand-chose pour lui, ça lui
parlait pas plus que ça, pas trop le genre de truc qu’il sait manier. Et
même si l’on voit bien que le dialogue, l’exposition et le développement
de ses idées, sont des choses qu’il a jamais eu l’habitude de pratiquer.
Qu’ça saute aux yeux même. Qu’intellect et associés c’est exactement le
genre de domaines qui sont pas faits pour lui, où il a clairement
absolument aucune compétence, rien à y faire, même. Où ça s’voit qu’il
galère, que c’est laborieux, absolument pas fluide, naturel, et qu’il
bataille comme un fou furieux pour enfiler les mots les uns derrière les
autres, au point qu’il serait pas plus foireux en se débattant dans une
flaque de merde.
Ouais, c’est clairement pas grâce à ça qu’il va se mettre un
steak dans son assiette, comme il a si bien l’habitude de dire. Mais
putain, rien que d’oser essayer, d’avoir le culot de le faire. La
démarche, quoi. Ca m’a troué le cul. J’vous avouerai que je ne m’y
attendais pas. Qu’là, pour l’coup, il m’a surpris, pas du tout le genre
de choses dont j’imaginais capable un pauvre type comme lui. La dernière
à laquelle je m’attendais. Quelle démarche.
Et c’est ça, cette démarche, que moi, dans un tout premier
temps, avant d’avoir pris connaissance du contenu, lu quoi que ce soit
de ce qui y était écrit, j’ai trouvé magnifique. Bon alors, quand après
j’ai vu l’utilisation qu’il en avait fait, qu’même des actions ou des
sentiments nobles il ne peut pas s’empêcher de les salir, j’ai été un
peu plus mitigé. Mais sur le coup, au tout début, avant d’avoir
feuilleté le contenu, j’ai trouvé ça vraiment super touchant. Ca m’a
sincèrement ému. Tout chamboulé du dedans. Pratiquement foutu les larmes
aux yeux. C’est que, pour tout vous avouer, j’en ai eu la chair de
poule. Qu’le fait que lui, pourtant un analphabète notoire, une brute
sanguinaire, un démon au cœur d’acier, un pauvre type dénué de toute
sensibilité, un putain de bandit seulement attiré par tout ce qui
brille, fasse cette démarche, ose un pas vers la connaissance, même si
elle le repousse comme elle l’a repoussé par le passé et le repoussera
sans doute toujours, mais pas contre lui, plus la faute aux aptitudes
dans le domaine de l’intellect que lui a refusé la nature à sa
naissance, j’ai trouvé ça formidable. Quelle démarche. Surtout de sa
part. Et je tenais à l’en féliciter, lui dire que je suis fier de lui,
qu’rien que pour cela, il mérite notre estime à tous. Parce que ce qu’il
tente, même si ça le dépasse, est sublime.
Après, on pourra toujours polémiquer tant que l’on voudra au
sujet du contenu, qui lui aussi m’a foutu la chair de poule, les larmes
aux yeux, et tout chamboulé du dedans, mais pour d’autres raisons. Mais
il reste encore la démarche. On ne pourra pas la lui enlever. Ce sera
toujours pour lui un mérite incontestable et incontesté ! Parce
qu’après, y a pas besoin d’en lire 50 pages pour voir que le concernant,
l’école n’a jamais été que buissonnière. Et que, lorsqu’il y était,
c’était plus du côté de la fenêtre, que du tableau que penchait son
regard. Parce que putain, j’ai jamais vu ça, un truc pareil, un carnage
syntaxique d’une telle ampleur. Pas une règle, mais alors vraiment pas
une seule, que ce soit en grammaire, en orthographe, en ponctuation ou
en ce que tu veux, qui a été correctement assimilée, ni même respectée.
Pas une. Et un stylo dans la main, il est comme dans la vie, en hors
piste permanent. A toujours faire n’importe quoi. A pas une seule fois
être foutu d’écouter ce qu’on lui dit.
Non mais par contre, comme je l’ai déjà dit, rien que de
faire la démarche, pour un type comme lui, ben moi, j’trouve ça
magnifique. Super courageux de sa part. Parce qu’alors que tout au fond
de lui il doit pertinemment savoir qu’en faisant cela, il va
immanquablement se ridiculiser, va consciemment au devant d’une
humiliation, mais il recule pas pour autant, il ne s’esquive pas, et
essaye quand même. Il essaye. Il sait qu’il va se viander comme une
merde, mais il essaye. Il sait que ça va ressembler à rien, mais il
essaye. Il sait que tout le monde va s’en moquer, mais il essaye. Il
sait qu’il a pas le niveau nécessaire, mais il essaye. Il sait que
jamais personne ne voudra lire un tel ramassis d’immondices, mais il
essaye. Et putain, moi, j’trouve ça beau. Super beau. D’assumer son
statut d’inculte et tenter de passer outre la fatalité, moi j’trouve ça
magnifique. J’me dis que tout n’est pas si merdique, que tout n’est pas
forcément foutu, que tout n’est pas si vain qu’on veut parfois bien le
dire, que tout n’est peut-être pas que du vent, que des fois, des choses
peuvent servir, avoir une influence positive sur le déroulement des
événements. Qu’même des types comme lui, qu’on a tous cru
irrécupérables, ne le sont peut-être pas tant que ça. Quelque chose est
peut-être encore possible. Un espoir nous est peut-être permis.
Alors peut-être pas énorme, sûrement même très mince, mais
déjà de pouvoir croire qu’il en reste un, aussi infime soit-il, c’est
déjà beaucoup. C’est énorme. C’est ce qui nous aide à vivre. Nous donne
la force de continuer. De ne jamais nous laisser aller au désespoir. De
ne pas nous laisser vaincre par lui. Et moi je trouve ça beau. Je trouve
ça merveilleux. Je trouve que ce qu’il tente est sublime. Ai presque
envie de dire merci à la vie. Presque eu envie de chanter alléluia.
C’est de voir des choses comme ça se produire, Mickaël Soler prendre un
stylo et tenter d’écrire, vous vous rendez compte ? Mickaël Soler ! Le
Mickaël Soler ! Celui dont on a longtemps tous cru qu’il lui manquait
des pans entiers de son cerveau, qu’il n’était qu’un bon à rien, un
parasite, un moins que rien, qui me redonne goût et confiance en la vie.
Et c’est ça, et uniquement ça, que j’ai envie de retenir. De garder en
mémoire. D’oublier le contenu, pour féliciter la beauté divine de
l’acte.
Et c’est normal que seul et pour une première fois il fasse
n’importe quoi. C’est normal. Nul ne peut le lui reprocher.
D’ailleurs, saviez-vous, qu’une des révolutions de notre
espèce, avec le fait de s’être dressé sur nos deux pattes arrière pour
nous mettre debout, ça a été d’écrire, qui a changé à tout jamais
l’espèce. L’écriture, qui nous a permis de devenir ce que nous sommes
devenus aujourd’hui, une civilisation. Une grande civilisation. Et ce
sera encore l’écriture, la réflexion, et la science qui nous permettront
de croître, de grandir, et de continuer à exceller. Et même si comme les
hommes des cavernes il n’en est qu’à des balbutiements d’écriture, des
bafouillages quasi incompréhensibles, il vient de faire un pas sur le
chemin du savoir et de la connaissance, celui qui vient à nous, les gens
normaux et civilisés. Inconsciemment c’est une main tendue vers nous
qu’il vient de faire, et moi, j’en suis bien conscient. S’il persévère
dans cette direction, je veux qu’il sache qu’il pourra toujours compter
sur moi. Que je serai à chaque instant à ses côtés. Tout proche. Là pour
le soutenir, le retenir, l’empêcher de rechuter.
Parce que ce qui s’est passé pour lui, se rapproche d’un
miracle. De la preuve de l’existence d’une force supérieure à nous, qui
nous modèle à sa guise. Parce que lui, tout seul, on sait bien qu’il
n’en aurait jamais été capable. Et c’est sans doute aussi un peu comme
ça que les choses ont dû se passer pour nos ancêtres. Et peut-être
qu’aujourd’hui il n’en a pas encore bien conscience, mais il se peut que
sa maladie soit en réalité un cadeau de Dieu. Qu’elle lui permette, s’il
l’utilise bien et la retourne à son avantage, de devenir un mal pour un
bien. De s’amender de tous ses péchés, d’en demander pardon à Son Dieu,
de renier son mode de vie passé, et d’en adopter un nouveau. De revenir
dans le troupeau des bien-aimés. Et même si ce sera en queue de peloton,
faudra qu’il se dise que rien ne l’y obligeait de l’y accepter, ni même
rien que de lui laisser la possibilité de pouvoir y revenir. Et qu’au
final, même en dernière position c’est quand même mieux que de ne pas en
faire partie du tout.
Parce que si on s’arrête trente secondes et qu’on réfléchit
vite fait à tout ça, ce qui vient de se passer, les choses qui lui sont
arrivées, vous verriez que j’ai raison. Il a arrêté l’école super jeune,
sans aucun diplôme, et sans avoir marqué aucun de ses professeurs par la
fulgurance de son intelligence. Qu’si j’ai bien compris, son emploi du
temps contenait plus d’heures de retenue que de cours. Et, malgré tout
ça, qu’il vienne à reprendre un stylo et du papier en mains, ça ne vous
semble pas miraculeux ? Un signe de Dieu ?
Mickaël, il se passe quelque chose en ce moment dans votre
vie, je vois clairement la main de Dieu agir, alors ne déconnez plus,
c’est peut-être la dernière chance qu’il vous laisse ! Courbez l’échine
et courrez demander pardon sale petit impie ! Vous m’entendez ?
Demandez-lui pardon, vil mécréant ! Ne laissez pas passer la chance qui
vous est offerte, ne méprisez pas la grâce de Dieu, repentez-vous !
Parce que même si je sais que rapport à une si belle
démarche, certaines mauvaises langues qui n’aiment à voir que le mauvais
côté des choses, pourraient facilement mettre ça sur le compte de la
stupidité, de l’inconscience, ou de la prétention, mais moi, je préfère
la mettre sur celui du courage et de l’espoir. Parce que pour lui comme
pour moi, c’est préférable. Pour nous tous, d’ailleurs, ça l’est. La vie
nous a déjà tous suffisamment fait souffrir comme ça, esquinté à tort et
à travers, pour ne pas en plus se mettre à chercher la petite bête à
chaque fois que l’un d’entre nous, pour une fois, fait un truc de pas
trop mal. Ou est tout au moins dans une bonne dynamique. Dans une
démarche potentiellement constructive. Parce qu’à toujours vouloir
découvrir les véritables mobiles de nos actions, comme c’est d’ailleurs
souvent son cas, un de ses plus gros défauts, chercher à connaître le
dessous des cartes, c’est normal que l’on finisse par n’enchaîner que
les mauvaises surprises. Qu’on finisse souvent déçus. Et les choses,
jamais aussi chouettes qu’on le souhaiterait. Qu’est-ce qui pourrait s’y
cacher d’autres comme mobiles, que des choses peu reluisantes ? Hein ?
Sans ça, elles ne se cacheraient pas !
C’est pour ça que rapport à lui et sa démarche, j’vais
éviter de trop gratter, j’veux surtout pas connaître la vérité, car je
sais déjà à l’avance qu’elle ne pourrait que me dégoûter. Grandement me
décevoir rapport au commencement d’espoir que cela a fait naître en moi.
Face à ce que j’ai envie de croire.
Tout ce que je peux vous dire, c’est que selon moi, dans la
vie, c’est seulement ceux qui essayent, qui font l’effort, qui ont le
plus de mérite. Parce que de nos jours la réussite est de plus en plus
souvent en toque, qu’une grosse arnaque, et beaucoup de défaites valent
parfois plus que ces pseudos victoires. Ces succès arrangés de toutes
pièces et sans aucun fond véritable. Ces couronnements à la mord moi le
nœud puant l’escroquerie à plein nez. Ces sacrements du vide, du néant
et de la courtisanerie. Récompensant l’hypocrisie et les belles
courbettes, avec encore bien plus de faste que le panache. Qu’il n’est
même pas rare de se voir sanctionné suite à ce genre d’incartade dans la
tentative de beaux gestes et de belles actions. Gratifiant les bouffeurs
de fion et autres lécheurs de culs professionnels avec outrance et
démesure, pendant qu’on se plait à laisser crever dans l’indifférence la
plus totale ceux qui ont eu le malheur de s’aventurer sincèrement sur
Les Sentiers. C’est pour cela qu’au final, seul les efforts et le mérite
comptent. Même s’il est vrai qu’ils ne paient pas toujours. Sont même de
plus en plus rarement reconnus, et encore plus rarement récompensés.
Mais continuez. Continuez sans jamais vous décourager dans cette
direction. Et un jour vous connaîtrez peut-être la joie de pouvoir vous
regarder dans une glace sans avoir à détourner le regard, en ayant aucun
problème pour le soutenir. En étant fier de vous et de tout ce que vous
avez précédemment fait. Et ça, ça vaut déjà beaucoup. Alors continuez
dans cette direction, ça paiera sans doute jamais, mais persévérez,
continuez quand même, parce qu’on sait jamais, comme vous l’avez dit
vous-même à un autre sujet, sur un malentendu ça peut toujours
fonctionner, vous apporter quelque chose d’insoupçonné qui change la
face de votre destinée.
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